jeudi 15 novembre 2012

HIGH ON FIRE 2000

" La musique de High On Fire est le Blues blanc des années 2000. "


HIGH ON FIRE : « The Art Of Self Defense » 2000
                La colère n’est pas un remède. Cette lapalissade est devenue un adage dans notre belle société du self-control. Des hommes politiques toujours calmes, réfléchis, maîtrisant parfaitement leurs discours, même dans les situations les plus délicates politiquement ou diplomatiquement. Il en ressort une image d’hommes posés, sûrs, déterminés, ne cédant pas à l’emportement facile, symbole de faiblesse par excellence. Et ce comportement est partout : dans les entreprises, à la télévision, dans les banques…. L’homme qui se met en colère est un lâche, un faible.  Et c’est le cas de tous les salariés qui se font virer de leurs entreprises comme des malpropres. Ils s’emportent, éructent, menacent de tout casser.  Face à eux, ils trouvent des cadres et des politiques polis, froids et distants, sous contrôle. Et la colère fait place au désespoir face au mur d’incompréhension. Mais la colère peut aussi être belle, car elle est peut être le reflet de la rebellion, d’une envie éperdue de liberté d’expression.
                High On Fire a réussi tout au long de sa carrière à construire un alliage fou de puissance sonore hors norme, de sonorités heavy-psyché et stoner, et un sens du propos et de la mélodie virale absolument unique. Mais lorsque le terme de colère me vient à l’esprit, c’est à ce premier disque que je pense notamment.
                Totalement brut, issu d’une année de travail acharné entre petits boulots, concerts dantesques dans des clubs minables, et jams furieuses, « The Art Of Self Defense » est comme son nom l’indique un puissant antidote à la pensée unique, un moyen de rester libre.

                En 1996, le trio Sleep se désagrège après l’échec de la publication du projet « Dopesmoker », obus ultime de 73 minutes de heavy-rock stoner définitif qui ne vit donc jamais le jour par refus de la maison de disques, London Records. Le label anglais Rise Above publiera la version écourtée (52 minutes) de la chose du nom de « Jerusalem » en 1998, mais Sleep n’existe plus, et de toute façon, le monde n’est pas encore prêt. Chris Hakius et Al Cisneros, respectivement batteur et bassiste, partent fonder Om. Matt Pike, le guitariste, se retrouve seul.
                Empli d’une colère sourde de par l’échec de son ancien groupe, et de par de douloureuses blessures personnelles, l’homme plonge dans ce qu’il aime le plus : le heavy-rock des années 70-85. Entre deux bagnoles qu’il retape pour les revendre à des étudiants (job qu’il pratiqua déjà du temps de Sleep avec Hakius), il décide de reprendre la formule du trio et la sonorité lourde de Sleep hérité du sacro-saint Black Sabbath. Mais il va lui injecter de la colère : celle de Motorhead, Venom, et Celtic Frost. Soit les pionniers des genres dits extrêmes du Metal : Death, Trash, Black. Plus un peu de Punk américain comme Black Flag et les Misfits. Mais contrairement  à l’ensemble de la production Metal, il ne va pas chercher à entrer dans la course inepte à la violence sonore comme le feront Napalm Death, Cannibal Corpse, Immortal et autres crétins black-metal. Il va en extirper la colère prolétaire, la rage noire de ces albums de losers magnifiques pour la fusionner à l’hallucination du Rock des années 70. Il va ainsi partir du son lourd du Black Sabbath originel, et y injecter le côté cradingue de ces groupes, tant dans l’interprétation comme dans ces dissonances vicieuses qui font de leur Métal l’un des plus noirs de tous les temps. Curieusement, Pike est un fan absolu de Slayer, mais l’homme semble avoir trop de références 70’s en tête pour ne se laisser aller à un trash-metal bas du front. Au plus goûte-t-il en fait à ce mélange originel de brutalité Punk et de Heavy-Metal.
                Il va donc partir du postulat que ces groupes ont atteint un pinacle de noirceur et de nihilisme, et en prendre les codes et la rage pour la transposer dans son heavy-metal doom psyché hérité de Sleep. Pour cela, il recrute Georges Rice à la basse, et Desmond Kensel à la batterie. Ces deux-là, héritiers du milieu Doom et Stoner-Rock, n’ont en aucun cas dans leurs jeux les clichés techniques des sous-genres Metal. Ils sont libres, ils aiment le Rock, et veulent produire une musique à la hauteur de leur colère. Matt Pike est un grand échalas baraqué, à la voix tannée par la clope et la bière. Il est un galérien surdoué, empli d’une colère sourde et douée d’une vision musicale claire.
                La première démo est tout simplement redoutable, et découvre déjà toute la puissance de ce trio ivre de furie. Ce qui frappe d’entrée, ce sont les vocaux de Pike. L’homme, qui jamais ne chanta jusqu’alors, se mit à sonner comme Lemmy Kilminster, mais avec dans l’intonation une fureur, une hargne et un désespoir encore plus profond. On est en fait loin du growl et autre chant caverneux totalement stérile. L’homme est capable de monter dans les aigus en hurlant, comme Lemmy notamment. Il est épris de folie vengeresse. Ce premier enregistrement mérite déjà à lui seul une chronique, tant par la puissance qui se dégage des compositions, que par l’intensité de l’interprétation en une prise. « Blood From Zion » est presque meilleure sur cette démo que sur l’album. Quant à « 10 000 Years », elle touche au sublime de par les parties de guitare de Pike absolument possédées entre heavy-blues et doom. L’émotion, la jouissance magique qui se dégage de ce nihilisme noir prend à la gorge. Curieusement, malgré l’impression de dévastation de prime abord, on finit par ressentir une force incroyable, celle de l’homme qui touche le fond et qui décide de se débattre une dernière fois pour survivre, coûte que coûte. Tout est décuplé, tout ce qui nous entoure est anecdotique, on est revenu à l’essentiel. Il faut avoir écouté ces riffs en cathédrale d’arpèges après les deux premiers couplets, enivrants. Il faut enfin goûter à cette seconde partie toute en rebondissements martiaux. Matt Pike fait rugir sa guitare de colère, celle de l’homme face à son destin, seul, furieux. Le solo est une fusée incandescente d’un lyrisme rare, dont la seule équivalence est le « Since I’ve Been Loving You » sur le « III » de Led Zeppelin. Le son de la grosse caisse de Kensel est tout simplement ahurissant de puissance, à la fois lourd et souple, véritable héritier de John Bonham.
             La suite, c’est ce premier album paru sur Tee Pee Records, label magique, mort depuis 2005. Preuve que Matt Pike est un homme conscient de la société dans laquelle il vit, il dégaine en ouverture un morceau du nom de « Baghdad ». Impressionnante salve de guitare lourde, elle est une évocation hallucinatoire du Bagdad en guerre et celui, rêvé, possédé des temps anciens. Matt Pike est fasciné par la Bible qu’il lut du temps de Sleep, et ses ravages sur l’Humanité. Déjà, « Dopesmoker » est une relecture lysergique et sidérale de la caravane des rois Mages et de Moïse, la création d’Israel.  Mais il l’est tout autant de HP Lovecraft, et notamment du mythe du Necronomicon, le livre de l’arabe fou Abdul Al-Hazred. « Baghdad » est une décoction de riffs râpeux et malades qui se déversent en lave brûlant sur la tête de l’auditeur imprudent comme sur celles de ces soldats US qui semblent avoir pénétrer dans le tombeau interdit par simple cupidité, et qui vont en payer le prix fort. La section rythmique formée par Georges Rice à la basse et Des Kenzel à la batterie et d’une puissance peu commune, d’une brutalité unique. La voix de Pike se fait incantatoire sur le couplet, puis agressive sur le refrain. L’homme est un lion, rugissant comme un fauve pris au piège. Juste, son timbre est franchement unique, et apporte une réelle personnalité à la musique, rugissements au-dessus d’un tapis de bombes. Le solo est caractéristique lui aussi, avec ses chorus entre blues et heavy-rock, toujours dans l’émotion et jamais dans l’esbroufe.  Pour lui le solo est le prolongement du riff, le pinacle du morceau, et se rapproche du coup de la démarche d’un Led Zeppelin.
                De cette avalanche d’électricité revêche émerge une batterie lourde, mid-tempo, qui conduit à un violent riff doom. « 10 000 Years » est sans aucun doute l’un de mes titres préférés d’High On Fire. Déjà évoqué plus haut dans sa brillante version démo de 1999, tout y figure : la puissance cathartique, le riff mêlant le doom de Sleep avec une puissance toute heavy-rock, la voix imprégnée de désespoir de Pike, les ponctuations Blues, les rebondissements mélodiques prenant à la gorge, comme une odyssée émotionnelle au bord de la rupture, le solo onirique. C’est le feu sacré, c’est la colère noire, c’est un sommet de musique moderne, un aboutissement.
                « Blood From Zion » est une embardée mêlant rythmique speed et doom, efficace et corrosif à souhait. High On Fire rejoint ici ses terres métalliques, mais toujours avec cette personnalité unique. Le pont central et le solo sont néanmoins d’un lyrisme impressionnant, et emmène ce titre de facture classique vers des sommets. Curieusement, c’est dans sa version brute, démo, que je trouve ce morceau plus jouissif. Le son de la guitare semble un brin moins metal et plus graisseux, plus Rock, comme un Led Zeppelin jouant du Slayer.

              Il permet le lien avec le sublime « Last ». Tumultueux comme les eaux d’une rivière en crue sur les pierres de son lit, la batterie de Kensel rebondit sous le médiator acéré de Pike. Véritable cathédrale de riffs, il y a dans ce titre de quoi faire deux ou trois disques de Foo Fighters. Matt Pike va en créer une architecture musicale enivrant l’auditeur, sorte de pilonnage massif d’obus soniques. Comme pour « 10 000 Years », les rebondissements martiaux sont sublimes, imprégnés de cette colère noire. Rice étire ses lignes de basse sur les riffs de Pike, Kensel maltraite ses toms pour en produire une transe à base de toms basses et de roulements de caisse claire, sur fond de cymbales crashées et de charleston matraquée. Kensel est un rythmicien hors pair, rare.
               Introduction planante de basse par Georges Rice, avant l’explosion d’une batterie speed. Pike contrôle cette puissante incantation, de par sa voix et sa maîtrise de la guitare. « Fireface » démarre, lugubre et possédé. Puis il explose en un heavy-metal Punk proche du Iron Maiden originel, celui de Paul DiAnno. Le solo y est tout aussi virtuose que les duels Murray-Stratton, sauf que Pike double lui-même ses soli.

                « Master Of Fists » est une fascinante coulée de riffs sabbathiens de dix minutes, épaisse et doom en diable. Le chant de Matt Pike est un hurlement possédé, et ce titre prouve combien l’homme n’a pas tourné le dos à son passé au sein de Sleep. Ses chorus divers sont magnifiques, tout en lyrisme contenu, sorte de fenêtres de lumière au milieu d’une mare de goudron. Pike est un animal blessé, pris au piège. Il est un fauve.  C’est celui qui avec son groupe va dévorer la route pendant de longues années dans leur van GMC à la recherche de tous les gigs possibles à travers les Etats-Unis. La coda martiale ondule sous la ligne de basse de Georges Rice avant de s’écraser dans un ultime larsen, écho d’une bataille lointaine.
                La production a été confiée au vieil ami de Sleep : Billy Anderson. Seul cet homme semble savoir dompter parfaitement le son de la Les Paul de Matt Pike. Il réussit à en faire ressortir toutes les aspérités, les subtilités, notamment les ponctuations bluesy dans les riffs qui font que la musique de High On Fire n’est pas que du trash-metal, mais un fantastique alliage de heavy-metal, moderne dans son approche mais au feeling hérité du heavy-blues des années 70.
                Désormais inséparable de cet album a été ajouté deux titres enregistrés en 2001 toujours par Billy Anderson, et qui firent l’objet de simples et de split-vinyls. « Steel Shoe » est une massive tranche de heavy-metal proche de « Blood From Zion », mais à l’introduction zeppelinienne irrésistible. Le second est une reprise de Celtic Frost du nom de « The Usurper ». Ce titre, originellement très typé metal des années 80 prend ici une dimension à la fois plus agressive et plus hard-rock. Les roulements de toms de Kensel sont fabuleux, le chant de Pike démoniaque, et l’attaque du riff dantesque. Véritablement transfiguré, ce morceau d’un des pionniers du Black-Metal avec Venom prend garde ici tout son aspect lugubre tout en gagnant en rage et en énergie.
                Après chaque écoute, je reste fasciné par ce disque. Il y a toujours quelque chose à y découvrir. J’ai du mal à exprimer tout ce que je ressens à l’écoute de cette musique. Il m’est difficile de transcrire combien cette musique est capable de catalyser mes colères et mes frustrations, combien High On Fire est la vraie voix de ma colère. Je n’aime pas les branchés, je n’aime pas les poseurs, j’aime cela. J’aime cette musique rugissante du fond de l’enfer démocratico-capitaliste. Certains titres que l’on peut juger comme trop simplistes ou moins fascinants se révèlent après plusieurs écoutes, pénétrant progressivement de par leur fureur dans votre cortex. Il en est de même pour tous les albums de High On Fire, ceci étant, et en particulier pour les trois premiers, parfaitement impeccables. Mais celui-ci conserve à la fois sa connexion avec Sleep, et la rudesse des années de galère d’un groupe qui ne semble entrevoir la lumière que depuis deux ans. La musique de High On Fire est le Blues blanc des années 2000.
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