mardi 12 janvier 2016

JEFF BECK GROUP 1968

"Dire que ce disque fut un cataclysme musical n’est pas une aberration."

JEFF BECK GROUP : Truth 1968

Octobre 1966. Jeff Beck quitte le groupe anglais The Yardbirds. Le jeune homme, âgé de vingt-deux ans, est doté d’un caractère difficile et d’une exigence artistique trop contraignante pour ses camarades. Bien qu’il ne fut pas un membre original de ce quintet de Blues-Rock anglais, qui compta comme premier six-cordiste hors pair un certain Eric Clapton, il avait propulsé le groupe dans une dimension musicale bien supérieure. L’album Roger The Engineer, paru en 1966, permet de découvrir les fulgurances électriques du tout jeune guitariste, qui jongle avec le larsen de sa guitare et de son amplificateur, défrichant les rudiments d’une technique qui sera l’apanage de tout le Hard-Rock à venir, et qui permettra à Jimi Hendrix d’exploser artistiquement quelques mois plus tard à Londres. Mais le caractère de Jeff Beck n’est pas la seule explication à son départ. Lorsque le bassiste Paul Samwell-Smith quitte le groupe en juin 1966, les Yardbirds cherchent un remplaçant parmi leurs connaissances. Un ami d’enfance de Jeff Beck, musicien de studio, est recruté. Il s’appelle Jimmy Page, et accepte le poste pour dépanner. Mais rapidement, au sein des Yardbirds, une aberration se fait jour : Chris Dreja, honnête technicien, tient la guitare rythmique derrière le brillant Jeff Beck, alors qu’un autre virtuose de la six-cordes tient le poste de bassiste. Rapidement, l’idée d’intervertir les postes devient évidente, et de lui-même, Dreja convient qu’il lui faut laisser sa place à Page. Ce dernier lui apporte des conseils techniques pour tenir la basse, et les Yardbirds deviennent une véritable machine de guerre, dotée des deux meilleurs guitaristes du Rock anglais. Si sur le papier, cela peut sembler merveilleux, ce qui va être le cas le temps de quelques concerts, la concurrence entre les deux fortes personnalités devient vite insupportable. Jimmy Page commence à prendre le dessus, et sa personnalité à la fois ambitieuse, calme et réfléchie plaide en sa faveur, au détriment du bouillonnant et turbulent Jeff Beck.
Ainsi débarqué, ce dernier ne perd pas de temps, et en janvier 1967, il recrute un jeune chanteur encore peu connu du grand public : Rod Stewart. Il n’est pas totalement un inconnu pour autant. En effet, il fit partie en 1966 de deux super-groupes de Blues qui ne laissèrent néanmoins aucune trace discographique : Steampacket avec Brian Auger à l’orgue et Long John Baldry au chant, et suite à son éviction du premier, Shotgun Express, avec un certain Peter Green à la guitare et Mick Fleetwood à la batterie. Plusieurs bassistes et batteurs firent de courts passages, avant que la basse ne soit mise entre les mains de l’ancien guitariste du groupe de Rythm’N’Blues The Birds, un certain Ron Wood, un copain à Rod. La batterie sera déléguée au brillant Aynsley Dunbar, ancien batteur de John Mayall And The Bluesbreakers. Ce bel équipage signe un contrat avec le producteur de Donovan, Mickie Most. Comme pour Terry Reid, cette signature sera celle du pacte avec le Diable.
Most n’en a en fait rien à cirer du Group de Jeff Beck, mais veut seulement le guitariste dans son écurie pour enregistrer des hits comme artiste solo. En 1967, il va ainsi publier trois quarante-cinq tours, aux face A très Pop, avec Beck au chant, dont le plus célèbre sera « Hi-Ho Silver Lining », qui atteindra la 14ème place des classements britanniques. Cette chanson sera un temps le malheur du guitariste. En effet, si le succès commercial est honnête mais pas retentissant, « Hi-Ho Silver Lining » est joué dans toutes les fêtes de village et les mariages. Ce succès populaire l’obligera à jouer ce morceau en concert systématiquement en Grande-Bretagne, alors qu’il ne supporte pas cette chanson. Il considérait qu’on lui avait « accroché une lunette de toilettes rose autour du cou et qu’il devait se promener partout avec ».
Par contre, la face B du simple, « Beck’s Bolero », va devenir une légende. Les 16 et 17 mai 1966, Jeff Beck, alors qu’il fait encore partie des Yardbirds, décide d’enregistrer un morceau instrumental. L’idée est encouragée par le management du groupe, qui voit en la réussite éventuelle de projets solos des musiciens un moyen de mettre en lumière la formation. Mais l’objectif est aussi de calmer un Jeff Beck prolixe de plus en plus frustré par le manque d’ambition artistique des Yardbirds. Jimmy Page vient lui donner un coup de main en tenant la guitare rythmique douze-cordes. Initialement, la section rythmique des Who, Keith Moon à la batterie et John Entwistle à la basse, doit se joindre au duo. Plus qu’une simple session, c’est un galop d’essai qui se trame. En effet, Moon et Entwistle commencent à se lasser de la tension au sein des Who, dont les ventes de disques sont en chute libre, obligeant le quatuor à tourner sans répit pour rembourser leurs dettes. Et la main mise de Pete Townshend sur la composition frustre en paticulier Entwistle, qui désire s’investir davantage dans le domaine. Un projet de groupe regroupant donc Beck, Page, Moon et Entwistle se dessine. Rod Stewart est déjà pressenti au chant, et une expression de Moon comme nom. Lorsque l’idée de formation commune est évoquée durant les sessions de « Beck’s Bolero », le batteur s’exclame que cela fera l’effet d’un dirigeable de plomb, soit en anglais : « It will go down like a lead zeppelin ». Page retiendra l’image : Led Zeppelin. Lorsque les sessions débutent, Keith Moon est à l’heure, mais Entwistle se fait attendre. Ayant peu de temps devant eux, ils décident de recruter un bassiste de session ami de Jimmy Page à la basse : un certain John Paul Jones. Un pianiste s’ajoutera, Nicky Hopkins, qui participera à de nombreux enregistrements des Rolling Stones. « Beck’s Bolero » est une variation du « Bolero » de Ravel, en format Blues électrique, et où Jeff Beck fait la démonstration de toute sa technique. L’enregistrement est tellement enthousiasmant que Keith Moon, littéralement transcendé, renverse le micro au-dessus de ses caisses dans un hurlement sauvage lors de la seconde partie rapide qui sert de final. Ainsi, en écoutant le morceau, on distingue bien le cri de Moon, puis seules les cymbales sont réellement audibles. Malgré ce défaut, c’est cette version gorgée d’énergie qui est retenue.
Durant l’année 1967, le Jeff Beck Group joue à travers la Grande-Bretagne, et forge son répertoire. Initialement un groupe de Blues électrique, le quatuor va progressivement évoluer vers un Heavy-Blues rageur. Et cette progression n’est pas un hasard. Un jeune guitariste noir américain incendie les salles européennes de son Blues torride et sauvage : Jimi Hendrix. Le musicien traumatise toute la scène Rock anglaise. Le premier à être bouleversé est Jeff Beck. Lui qui est pour l’heure le meilleur guitariste de Grande-Bretagne, et le plus audacieux, le voilà littéralement ridiculisé par un jeune inconnu pétri de talent. Beck expliquera plus tard qu’il regrettait que sa réserve liée à son éducation anglaise stricte l’ait empêché de faire preuve d’autant d’audace et de folie qu’Hendrix. Ce dernier, par son absence d’inhibition sur scène, se permettait toutes les extravagances musicales et scéniques, jouant avec les dents, utilisant tous les effets électro-acoustiques possibles, ou simulant l’acte sexuel avec sa guitare. Jeff Beck, avec sa silhouette rigide et son petit costume noir, paraît bien triste. Durant l’année, il va opter pour les vêtements de couleur, et créer un vrai jeu de scène, se mouvant avec sa Gibson Les Paul en s’inspirant du jeu d’Hendrix. Cela n’empêchera pas la sympathie réciproque entre les deux hommes, le guitariste américain étant un grand admirateur de Beck. Cette évolution vers le Heavy-Blues débridé n’est pas pour plaire au batteur Aynsley Dunbar, qui désire que le Jeff Beck Group reste ancré dans le Blues le plus strict, comme Chicken Shack, Savoy Brown ou Fleetwood Mac. Cette affirmation va provoquer son départ. Il sera remplacé par un compagnon de Rod Stewart au sein de Steampacket : Micky Waller.
Début 1968, le groupe est pourtant au bord de la rupture. Mickie Most refuse de publier un album, considérant que les ventes de disques ne sont constituées que par les simples, et pas par les 33 tours de Rock, ces derniers étant également plus coûteux à produire. Un producteur de tournée, Peter Grant, est convaincu que le Jeff Beck Group peut exploser aux Etats-Unis. Il convainc Beck de ne pas séparer sa formation, et tente de racheter le contrat qui le lie à Mickie Most, sans succès. Malgré cela, il réussit à organiser une série de dates aux USA. Parallèlement, il obtient un contrat discographique avec CBS/Epic, et permet donc au Jeff Beck Group d’enregistrer son premier album. Les sessions vont se tenir en deux fois deux jours au mois de mai 1968 à Londres. Neuf morceaux sont captés, auxquels s’ajoutera le « Beck’s Bolero » enregistré en 1966.
Dire que ce disque fut un cataclysme musical n’est pas une aberration. Si Jimi Hendrix secoua l’Europe et l’Amérique en 1967, et Led Zeppelin pulvérisa la Pop Music avec son premier album authentiquement Hard’N’Heavy début 1969, c’est oublier un peu vite l’impact de ce premier album du Jeff Beck Group, historiquement situé entre deux séismes majeurs de la musique. C’est aussi minimiser l’influence de Jeff Beck sur la scène musicale de l’époque, dont les sessions d’enregistrements, les concerts, et les connexions amicales ont été le détonateur des aboutissements artistiques que furent les musiques d’Hendrix et Led Zeppelin. On peut même dire que sans la puissance instrumentale scénique de Cream, et l’exubérance technique de Jeff Beck, le Jimi Hendrix Expérience n’aurait sans aucun doute pas eu la même force. Car si Jimi fut autant un innovateur qu’une synthèse de génie, Jeff Beck est un défricheur sidérant. Rappelons que le Rock anglais en 1965 ne dispose pas de guitariste à la technique particulièrement innovante : Who, Move, Kinks, Beatles, Rolling Stones sont avant tout des autodidactes. Bien qu’ayant une technique propre, l’exercice soliste n’est que rarement abordé, ou de manière rudimentaire. Le premier vrai soliste sera Eric Clapton au sein des Yardbirds, remplacé par l’audacieux Jeff Beck. Ce dernier ose tout, sans limite du strict idiome Blues. Le Jeff Beck Group va être le premier vrai théâtre de sa folie musicale. Il a malheureusement un seul défaut : il compose peu, ce qui sera pallié, dans cette première mouture du Jeff Beck Group, par le duo Wood-Stewart. Et c’est oublier l’exceptionnelle capacité de Jeff Beck à réinterpréter de vieux classiques de Blues ou de Soul et se les approprier totalement. Après tout, le premier album de Led Zeppelin est lui aussi truffé de vieux morceaux de Blues et de Folk totalement réarrangés.
Truth ne sonne pas réellement comme l’explosion qui sera celle du premier Led Zeppelin. On se situe plutôt entre le Blues anglais de John Mayall et le Rock anglais de l’époque. Sans doute faut-il y voir la faute de Mickie Most, dont l’objectif principal est de vendre du disque Pop aux gamins plutôt que d’innover. En cela, Beck-Ola sera bien supérieur, mais Led Zeppelin sera déjà passé par là. Néanmoins, il ne faut surtout pas minimiser l’impact de Truth. C’est le premier vrai grand disque de Heavy-Blues blanc. Jimi Hendrix était déjà passé par là, mais il était noir et américain. L’identification du kid anglais n’était pas vraiment évidente, et à l’époque, cela a son importance. C’est ce qui ferma tant de portes à Hendrix, et seul son talent et l’ouverture d’esprit du moment lui permit enfin de percer. Le Jeff Beck Group est un groupe blanc-becs anglais qui s’imprègnent du Blues et de la Soul noire américaine pour en produire une musique à sa couleur, celle des faubourgs de Londres, et trouvera le même écho dans les grandes villes industrielles américaines. Et en cela, ce disque est pionnier, car il va au-delà de la simple imitation, même brillante. C’est une musique incandescente, outrancière, où les émotions sont démultipliées. C’est ce qui va concourir à faire la matière première du Heavy-Metal. A ce titre, Jeff Beck est un pionnier. La version de « Rock My Plimsoul », arrangement de « Rock Me Baby » de BB King, et face B du simple « Tallyman » paru en février 1967, est puissante, virtuose, agressive, et sort déjà des sentiers battus du Blues Anglais. Les événements ne permettront pas à Beck d’accoucher du disque précurseur que l’Histoire aurait retenu, mais Truth est un disque capital.
Dès la nouvelle version de « Shapes Of Things », le Jeff Beck Group défenestre les Yardbirds. Les sonorités sont encore acidulées, mais il ne s’agit que d’un prétexte pour le guitariste à développer un jeu planant lumineux. La six-cordes devient totalement implacable sur « Let Me Love You ». La rythmique paraît curieusement lointaine, comme un effet de stéréo très en vogue à l’époque. Les chorus ravageurs et la voix survolent le son de manière presque outrancière, mais ils sont tellement brillants tous deux qu’ils surpassent l’étrange mixage. La reprise du « Morning Dew » de Tim Rose est une lapalissade de l’époque, tant ce morceau fut l’objet de multiples versions plus ou moins Hard’N’Heavy. Celle-ci est exceptionnelle, et va servir de maître-étalon à des dizaines de prétendants au trône du Heavy-Rock à la fin des années 60. La grande affaire de cet album, c’est bien sûr l’interprétation explosive du Blues par le Jeff Beck Group. D’abord par« You Shook Me », que Page reprendra avec son Zeppelin, pulvérisant dans les grandes largeurs cette pourtant magnifique version, une trahison qui amènera aux larmes Jeff Beck face à celui qui est son ami, mais aussi son concurrent de toujours. Mais il y aussi le fantastique « Blues De Luxe » qui va chercher Jimi Hendrix et son « Red House », ou l’explosive version de « I Ain’t Superstitious » d’Howlin’ Wolf qui permet à l’auditeur de retrouver la folie incendiaire de « Let Me Love You » à grand renfort de wah-wah. Jeff Beck va également s’aventurer sur des terrains plus audacieux musicalement : la Soul noire avec « Ol’ Man River », des Temptations, qui flirte avec des teintes de Folk anglais, et auquel Rod Stewart ne doit pas être étranger. Il y aussi cette version de « Greensleeves », chanson traditionnelle du 16ème siècle, parenthèse acoustique à la sonorité médiévale qui aura une grande influence sur Ritchie Blackmore.
Sur Truth, Jeff Beck explore, défriche, innove. Il ne fournira sans doute pas la version ultime de tout ce qu’il va jouer ou inventer. Led Zeppelin s’en chargera, bien malgré lui. Mais ce premier album est un magnifique mégalithe de Heavy-Blues anglais électrique, à la fois turbulent et d’une grande élégance. La fameuse réserve anglaise dont parlait Jeff Beck. Il est en tout cas certain qu’il vient de produire un premier album à la hauteur de son talent, et dévoile en passant au grand public un immense chanteur : Rod Stewart.

tous droits réservés

2 commentaires:

RanxZeVox a dit…

Tu as tout dit, Led Zeppelin a été la synthèse de tout un tas d'expérimentations mal canalisées menées par Jeff Beck et la clique des Who. Le volume, la puissance, le heavy blues, à tout ceci Led Zep amena concision et efficacité commerciale. Leur association avec Peter Grant a, comme celle d'Elvis et du Colonel Parker quelques années plus tôt, permis à un genre nouveau de toucher le plus grand nombre et de fonder un mouvement entier sur ses bases.
Jimmy Page a ce talent de savoir prendre des éléments disparates et de les accorder ensemble pour en exploiter le meilleur. Jeff Beck fut sa victime préférée )))

Julien Deléglise a dit…

Effectivement, il faudrait parler des Who, au combien essentiel dans la naissance du Heavy-Rock de par leur traitement du Rythm'N'Blues mené à un degrés de sauvagerie rarement atteint. J'ai un bootleg d'un concert de 1968 dont le son est déjà très proche de ce que sera "Live At Leeds". Dommage qu'aucun album live officiel n'offre ce genre de témoignage, révélateur de l'évolution musical du groupe. L'enregistrement studio de "Young Man Blues", apparu sur la nouvelle version de "Odds And Sods", date de cette époque.
Jeff Beck a une carrière à son image, faite de coups de génie, et erratique comme ses humeurs. Il n'a pas su se fondre dans un groupe stable à lui. Il fallait qu'il change tous les deux ans. Jimmy Page fut bien plus fin, et sut fédérer un groupe merveilleux, qu'il sut exploiter au maximum de ses possibilités durant onze années.L'analyse du premier album de Led Zeppelin est une mine d'or d'idées : le Blues noir américain, le Folk anglais de Bert Jansch et Davy Graham, celui américain de Joan Baez,la Soul sauvage de Steve Marriott, et l'électrification d'Hendrix, Cream et Jeff Beck.