mercredi 18 octobre 2017

EARTHLESS 2008

"La totalité du concert est une expérience sonore indescriptible, magique."

EARTHLESS : Live At Roadburn 2008

Je regarde les lumières de la nuit par ma fenêtre. Les usines au loin découpent de l'acier, pendant que les locomotives mettent en attente les wagons citernes. La ville ne dort jamais vraiment, et des hommes alimentent cette activité de leur labeur, seuls dans la nuit. La circulation automobile a décliné depuis la fin de l'après-midi, et on entend enfin le coeur de la cité battre dans ces antres de tôles poussiéreuses.

Le Rock fut longtemps l'exutoire de la force de travail internationale. L'électricité sauvage puisé dans le Blues noir américain permit aux forçats de la besogne de s'identifier aux forçats du Boogie. Combien de groupes qualifiés de bas du front firent frémir les scènes mondiales afin de canaliser la colère sourde des hommes de l'ombre de l'économie ? Humble Pie, Status Quo, Grand Funk Railroad, AC/DC, Creedence Clearwater Revival, Rory Gallagher … Tous des groupes à grosses guitares d'ailleurs. Imprégnés de Blues et de Soul, ils ne furent jamais avares de jams à rallonge permettant d'atteindre la transe prolétarienne. Jimi Hendrix et Cream en firent aussi partie, à leurs manières. Cette idée de malaxer le Blues et le psychédélisme pour se lancer dans des odyssées sonores cosmiques permettait au gamin sortant de l'usine de s'échapper de sa triste réalité, bière à la main. Le message n'a pas besoin d'être ouvertement politique ou revendicatif pour délivrer une vraie parole. C'est à tort que furent mis au pilori ces stakhanovistes des planches, la presse leur préférant les vrais artistes : David Bowie, Sparks, Lou Reed, Bob Dylan, Yes, ELP…. Et puis aussi le Punk, sorte de révolte devenue branchée, qui fut curieusement déconnectée de sa base alors que son vrai message était bien celui d'exprimer la fureur des hauts fourneaux et des chaînes de montage : Stooges, MC5, Damned, Sex Pistols… n'avaient finalement que cette ambition. D'autres se déclamèrent prophètes, comme les Clash. Une belle connerie tiens.

Aujourd'hui, la plèbe se défoule en clubs sur du Rihanna, du Katy Perry, du David Guetta, du DJ Khaled, du Imagine Dragons, Daft Punk ou Sia. C'est disco, c'est chic, c'est Dance, ça ressemble à la bouse électronique des années 90 : Gala, Two Unlimited, Ace Of Base, Doctor Alban…. De la grosse Techno-Dance européenne, de la grosse soupe vulgaire, sans aucune base culturelle ni intellectuelle. De la grosse merde musicale servant de prétexte pour encaisser les dividendes. Du boulot de patronat et d'actionnaires. Comment vous dire que je déteste ça….. Je n'ai pas assez de mots vulgaires et haineux pour juger ce purin auditif.

Mais le public est responsable de ce qu'il écoute. L'éducation permet d'éviter ce genre d'écueil, mais le pouvoir des médias est immense. Il manque furieusement de discernement ces derniers temps. Tout est formidable. Les qualificatifs sont tellement nébuleux, que l'on sent l'outrage auditif se profiler : électro-pop, musique urbaine, Rap new-yorkais avec une touche de Soul, Soul urbaine, Ragga-Funk….. Que des intitulés qui ne ne font que cacher la misère. Des groupes arrivent dans les médias sans prévenir, sont invités à la Fashion Week, on les voit partout. Pourquoi ? Sur quelle base ? Sur quel prétexte musical ? Souvent aucun, si ce n'est la boursouflure bourgeoise des grandes cités, les réseaux, les copains, les copines…. Et puis on regarde l'horizon, et on se dit que les prolétaires anglais de 1972 qui vibraient sur Status Quo et « Don't Waste My Time » n'ont plus de place en ce bas monde.

Que reste-t-il aux losers en ce bas monde ? Le Stoner-Rock. Et une des grandes forces reste Earthless. Groupe fondé par le guitariste Isaiah Mitchell, c'est un trio de lads. Mario Rubalcaba tient la batterie, Mike Eginton la basse. Leur musique est essentiellement instrumental, bien que Mitchell ait une voix en or, comme il le prouve avec son autre projet : Golden Void, une merveille.

Un perdant, en voilà que j'en suis à nouveau un, à trébucher sur les écueils de la vie. J'ai retrouvé ma solitude, même si tout n'est finalement pas si noir que la fois précédente. Je me suis reconstitué mon univers à moi, je crois que j'ai retrouvé la totalité de mon âme, bien que l'amertume parasite mon palais, ce goût d'échec difficile à évacuer de la bouche. Les jours qui ont suivi mon déménagement précipité, j'ai dormi, mais j'ai aussi écouté pas mal d'albums que j'avais laissé de côté, de vieux camarades comme de nouveaux complices. Ils me soutiennent en ces temps troublés, m'empêchent de tomber, exténué que je suis physiquement et moralement. Derrière mon irrésistible envie d'avancer vers des jours meilleurs se cachent des blessures profondes, un épuisement général après plusieurs années difficiles à me battre contre les éléments afin de ne pas sombrer. J'ai trouvé de l'aide bienveillante, avant que le vent ne tourne et que le sable des dunes ne gâche le repas sur la plage et ne fasse s'envoler les beaux espoirs. Je suis triste et en colère à la fois, tout en songeant à l'apaisement de mon âme torturée. Je vais enfin vivre pleinement dans mon univers à moi, seul, et c'est sans doute mieux comme cela.

S'envoyer deux titres instrumentaux de trente minutes chacun captés dans un obscur festival hollandais, voilà qui a de quoi être particulièrement intransigeant et hermétique. Seulement voilà, ils sont deux odyssées audacieuses, chantres d'une musique disparue issu d'un monde perdu. Mais tout cela résiste parce que se concrétisèrent quelques idéaux, et furent jeter sur de la cire l'une des musiques les plus originales de tous les temps. Elle échappa un temps aux diktats commerciaux, les gamins avaient pris le pouvoir. Aujourd'hui, ils doivent se contenter de vivre de petits boulots précaires, de formations sans issues, et manger aux crochets de leurs parents. Aussi pour eux, la liberté serait de danser sur du Major Lazer, une bière à dix euros à la main dans un festival hors de prix, pour vivre, je cite : « un grand moment de convivialité et de partage ». De la merde oui. Les gamins n'auront pu compter que sur quelques selfies illusoires les montrant s'amuser follement, que notre vie est trop belle, et sur l'ivresse d'une bière tiède à quatre degrés. Il m'est impossible que ces gosses soient plus cons que nous et que les précédents. Sans doute ont-ils plus de mal à faire le tri dans le flux d'informations gargantuesque qu'on leur jette au visage. Plutôt que de nager à contre-courant et s'épuiser, faudrait-il leur montrer un petit sentier calme dans la forêt, plus sinueux mais plus doux qui leur permettra d'atteindre cette joie de vivre qui doit leur être promise.

Leur montrer trois zozos américains jouant un Heavy-Blues Psychédélique totalement inspiré de Jimi Hendrix est une première étape. Il faut qu'ils savent que de vieux cuirs comme moi se redressent fièrement à l'écoute de ces tornades soniques, et y trouvent l'excitation suffisante pour propulser un trentenaire bien tassé vers des cieux plus beaux. La musique électronique actuelle défoule sans doute, et permet surtout de plaire aux publics féminin et masculin, ce qui n'était pas évident dans les années soixante-dix. Les gars aimaient The Who, Status Quo et AC/DC, pendant que les demoiselles gémissaient de plaisir sur Marc Bolan, David Bowie, et Ten CC. Aussi, peut-on arriver à la conclusion qu'écouter de la merde permet de draguer facilement ? Je ne l'espère sincèrement pas, et rappelons-nous que c'est le public féminin hystérique qui plébiscita en premier Elvis Presley, les Beatles, les Rolling Stones et les Who. Bien sûr, les groupes ne pouvaient pas jouer dans le brouhaha, mais ils vendirent des disques grâce aux jeunes filles. Aussi, le Rock peut être fédérateur. La comparaison entre Earthless et les Beatles s'arrêtera là.

Earthless est donc un trio essentiellement instrumental mené par un véritable génie de la six-corde électrique : Isaiah Mitchell. Le garçon est surprenant, car il déclara qu'il découvrit en fait Hendrix plus tard, ses principales influences étant Cream, les Rolling Stones et les Beatles. Il n'a aucune connaissance encyclopédique sur le Rock, il n'est guidé que par la passion de jouer du Blues psychédélique. L'homme n'a d'ailleurs aucun plan de carrière, se laissant porter au gré des projets musicaux. Pour Golden Void, il chante également, très bien. Pour Earthless, il n'en voit pas l'intérêt. Il est aussi l'invité de multiples jams entre musiciens, dont certaines ont fait l'objet d'albums en pressage vinyle uniquement, réservé aux esthètes, donc. Il use essentiellement une vieille Fender Stratocaster râpée se rapprochant de plus en plus de celle de Rory Gallagher, qu'il ne doit pas connaître plus que cela. Il parle matériel musical, amplificateur, donne des cours de guitare et se laisse porter par le vent. Son humilité l'oblige à rendre hommage à sa fidèle section rythmique de Earthless, dont le batteur Mario Rubalcaba qu'il considère comme le digne successeur de Mitch Mitchell.

Nous ne trouverons donc pas ici de compositeur torturé, de poète maudit, de bête de scène ambiguë, et encore moins d'artiste capricieux. Les trois sont de bons clients des festivals, jamais avares d'un coup de main ou d'un set improvisé, payé ou non. A l'édition 2008 du Festival Roadburn, Earthless joua à trois reprises, bouchant les trous dans la programmation en plus de leur set officiel. Le principal sera capté, honneur fait par les organisateurs du Roadburn Festival aux groupes qu'ils respectent. Il est ainsi publié et permet à ces formations obscures de proposer un album live enregistré professionnellement devant un public conséquent. Un ou deux artistes par an ont cet honneur, Earthless furent de ceux-là en 2008. Il s'agit d'un double album vinyle ou d'un double album cd, offrant deux longues improvisations chacune basées sur des thèmes publiés sur albums ou maxi. Earthless prend plaisir à les malaxer et à les mélanger pour créer une matière sonore onirique, proche d'une certaine forme de Jazz coltranien. Comme si Mitchell avait réussi ce qu'Hendrix semblait chercher juste avant de mourir : sortir des carcans du morceau classique pour se lancer dans l'aventure sonique à partir de quelques idées de thèmes. Les jams publiées en bootleg semblent le montrer, comme l'improvisation « Villanova Junction » jouée notamment à Woodstock en 1969.

Mitchell n'est ni un simple copieur, ni un passéiste. Si son langage de base vient du Blues électrique psychédélique de la fin des années soixante, il en a développé une forme moderne et personnelle. La totalité du concert est une expérience sonore indescriptible, magique. La guitare vole au-dessus d'une rythmique carrée mais évoluant avec beaucoup de finesse. Ils portent le maître qui s'envole toujours plus haut. C'est un shoot d'acide, d'adrénaline, un véritable langage électrique. Le tempo est enlevé, vif, nerveux, la guitare rageant, tapant du poing sur la table, véritable descente en vaisseau intergalactique à travers les météorites.


Earthless n'a même pas pris la peine d'enregistrer un nouveau disque depuis 2013, laissant le champ libre à Golden Void puis à divers projets solo de Mitchell à travers le monde, croisant sa guitare avec des musiciens espagnols ou australiens. Mais Earthless n'est jamais loin, le vaisseau amiral volant toujours haut dans le ciel, attendant le retour de ses appareils en mission.

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mardi 3 octobre 2017

MOONLESS

"Il n'y a pas de lumière en Enfer, et c'est sans doute ce qui carbonisa ce quatuor venu du Danemark. "

MOONLESS : Calling All Demons 2012

Il n'y a pas de lumière en Enfer, et c'est sans doute ce qui carbonisa ce quatuor venu du Danemark. Il ne reste que bien peu de choses de leur courte existence, à part ce disque au combien grandiose. Monté par une petite équipe de fous furieux de Doom-Metal et de vieux Proto-Metal des années 70, Moonless est un groupe qui n'a aucune autre prétention que d'offrir une musique jouissive, qu'importe si sur le papier elle n'apporte rien à la grande Histoire du Rock'N'Roll.
Moonless s'inspire de Pentagram, fortement, The Obsessed, et bien évidemment Black Sabbath. Il ne s'embarrasse pas de tempi ultra-ralentis, d'atmosphères gothiques, ou de fioritures théâtrales. Il va à l'essentiel, pour que le groupe comme l'auditeur subissent le shoot d'adrénaline.

Un rapide tour des forces en présence s'impose. D'abord, le groupe est fondé aux alentours de 2010 parmi la modeste scène Heavy-Metal danoise. Si les voisins norvégiens et suédois sont plutôt bien dotés en groupes de Rock à haute énergie, le Danemark est un bien modeste dealer de fulgurances électriques. Néanmoins, on peut y compter les fantastiques héros Prog-Rock Culpeper's Orchard entre 1970 et 1974, et les noirs chevaliers du Heavy-Metal progressif satanique : Mercyful Fate. Mais depuis, pas grand-chose de notable, et on peut l'expliquer, vu la taille modeste du pays, assez proche de la Suisse, y compris dans l'esprit même de ses habitants. Les remerciements plus que succincts dans les notes de pochette montrent combien Moonless dû se forger seul, uniquement soutenu par une maigre équipe de fanatiques convaincus et basée à Copenhague.

Le guitariste Hasse Dalgaard et le chanteur Kenni Holmstad Petersen unissent leurs forces, rejoints par le batteur Tommas Svendsen et le bassiste Kasper Maarbjerg. Le jus sort rapidement de ses gonades, et une séminale substance aboutit en l'écriture et la répétition de six morceaux qui serviront de base à un premier album, support indispensable pour se faire un nom sur le circuit visé : le Stoner et le Doom. Le public en question est encore attaché à la notion d'album, qui doit être défendu comme il se doit sur scène. Moonless va donc consciencieusement distribuer son album en vinyle et en cd via un petit label tchèque, Doomentia Records, et va développer son merchandising : autocollants, tee-shirts…. Il tourne également en compagnie d'équipages de trois ou quatre groupes à travers l'Europe : pêle-mêle Suma, Cauchemar, Bottom Feeder… Les dates restent cantonnées au Nord de l'Europe, et Moonless ne décrochera pas une première partie plus flatteuse lui permettant de tourner à travers le continent devant des foules plus nombreuses. Il brave les intempéries jusqu'en 2014, date de sa dissolution officielle. Depuis, les musiciens semblent avoir retrouvé l'anonymat le plus complet, aucun n'ayant poursuivi dans une autre formation, à ma connaissance toutefois.

Mais déjà, le parcours de Moonless était truffé d'embûches. En effet, le disque fut capté au Samsø Austin Museum en septembre 2010, et ne verra le jour sur Doomentia Records qu'en 2012. En quelques mois, le groupe avait à sa disposition une matière musicale d'une qualité assez stupéfiante. Moonless pratique un Doom fortement imbibé de Stoner-Rock, c'est-à-dire que la musique est à la fois massive et menaçante, et doté d'un groove imparable. La voix de Petersen est totalement parfaite pour cette musique : rugissante, à la fois puissante et râpeuse, dotée d'un voile rugueux et d'un petit trémolo sur les notes les plus hautes. La section rythmique est aussi à l'aise sur les tempi rapides que sur ceux plus lourds. Souple, dynamique, elle ne fait aucun quartier. Il n'y a pas de démonstration excessive, juste un sens du rythme exceptionnel. La basse est saturée, elle vrombit derrière la guitare, pendant que la batterie déclenche la foudre, enluminée de cymbales fracassées et de roulements de caisses aussi évidents qu'efficaces et finement apportés.

La guitare de Hasse Dalgaard mérite aussi son couplet, véritable usine à riffs et power-chords de génie. L'homme cisèle un tapis sonore menaçant et grondant, toujours soutenu par la basse. Il se dessine un fond musical lourd et mouvant, emportant l'auditeur sur une vague qui ondule au gré des chorus, des ponctuations et des soli qui élève régulièrement la musique de Moonless vers le ciel. Le groupe a un tel potentiel que tous les morceaux oscillent entre cinq minutes trente et sept minutes quarante seconde sans le moindre temps mort. On retrouve la fluidité de Diamond Head, cette capacité à faire évoluer l'auditeur au gré des climats sans avoir l'air. Le chorus est souvent concis, et sert de respiration au sein d'une musique d'une densité et d'une force rare.

Moonless n'a pas froid aux yeux et débute l'album par son morceau le plus long : « Mark Of The Dead ». Arrivant en écho lointain sur une ligne de basse rappelant un rail métallique, le riff et la rythmique viennent exploser au visage de l'auditeur imprudent. Le chant de Petersen est menaçant, sauvage. Une force considérable s'élève de cette musique. Les mains crispées sur son pied de micro, Petersen éructe la colère du Monde du Dessous de Lovecraft, celui des Morts et des Bêtes de l'Ancien Monde. Les instruments forment une masse compacte, impeccable de dynamique et de férocité. Les musiciens accélèrent brutalement le tempo afin de créer une première tempête infernale, et rompre la linéarité du riff démoniaque. Dalgaard écrase sa pédale wah-wah, et fait déraper le thème en des hululements d'oiseaux nocturnes obsédants.

« Devil's Tool » poursuit sur un mid-tempo heurté, au riff en forme de coup de poing au visage. On imagine les têtes des auditeurs se secouer en rythme, possédés, couverts de sueur, les yeux fermés et les mâchoires fermées, ressentant au plus profond de leurs êtres la musique de Moonless. La guitare malaxe à nouveau le riff initial, poussée par une rythmique implacable. Daalgard cisèle un solo épique, véritable décollage vers l'hyper-espace. Pas d'esbroufe technique, juste une ligne mélodique dérivée du riff initial, apportant du corps, de la dimension à la musique. Chant et guitare se complètent admirablement, véritable interaction rappelant Led Zeppelin.
« Horn Of The Ram » est un thème plus classique, rappelant énormément Black Sabbath, sans pour autant crier au plagiat. Il y a une telle énergie chez Moonless, une telle férocité, une telle envie de mordre… Daalgard tient la maîtrise de la manœuvre, parfaitement secondé par la batterie et la basse. Petersen peut à nouveau rugir, solidement campé sur ses deux jambes et sur un groupe sans faille.

« Calling All Demons », le morceau-titre, retrouve le swing de « Devil's Tool », ce pas rapide, qui explose dans un cri sauvage de Petersen. Le riff est presque Punk dans sa sonorité haute perchée. La basse improvise à la manière de Geezer Butler de Black Sabbath, ces lignes qui sortent du rail du riff pour vrombir plus haut en quelques notes inspirées du Jazz, avant de retourner derrière la guitare. Le changement de riff est démoniaque, toujours emmené sur le même tempo massif et obsédant. Puis Moonless se lance dans une seconde partie en forme de Boogie enclume. Petersen incante les démons, Daalgard, Svendsen et Maarbjerg propulse le groupe dans la stratosphère. Daalgard se lance dans un superbe chorus cosmique, avant de revenir à la brutalité du Boogie démoniaque.

« The Bastard In Me » est un terrifiant constat personnel, une violente description de dégoût vis-à-vis de soi. Emmené sur un tempo rapide, le riff est noir, sans espoir. C'est aussi un cri de rage, un besoin irrépressible de liberté, quoiqu'il en coûte. Implacable, granitique, il est illuminé d'un solo de guitare très inspiré de Jimmy Page de Led Zeppelin.
« Midnight Skies » clôt l'album de superbe manière. Le riff est magique, entêtant, à la fois tellurique et héroïque. Le groove massif s'imprime à nouveau. Petersen hurle comme un damné au milieu de cette furie électrique. Il y a de la colère, et bien peu d'espoir au milieu de cette tornade sonore. Il y a une détermination à avancer coûte que coûte, dans l'obscurité de la nuit. L'accélération du tempo doublée d'un riff massif et conquérant vient consolider cette impression. La guitare n'en finit pas d'équarrir de grondants power-chords avant de faire hululer la wah-wah dans l'écho fantomatique. Petersen reprend la main, et poursuit, implacable sa litanie, avant de brutalement stopper ce torrent de colère.

Il ne reste aujourd'hui plus grand-chose de Moonless à part ce disque prodigieux, excitant de la première à la dernière note. Il y a peu, les musiciens se débarrassaient de leurs derniers éléments de merchandising, comme on vide une maison après une séparation. Savent-ils que cet album va sans en douter rejoindre la liste des disques uniques et cultes comme celui de Black Cat Bones, Leaf Hound, Granicus, ou Road ? Espérons en tout cas qu'ils auront la possibilité de remonter ensemble sur scène avant d'avoir atteint la cinquantaine afin de jouer la musique de Moonless avec tout le jus nécessaire.

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mercredi 20 septembre 2017

40 WATT SUN 2016

"Par où commencer ? Par 40 Watt Sun par exemple, par un disque beau à pleurer."

40 WATT SUN : Wider Than The Sky 2016

Les perles se dispersent désormais dans l'océan de l'oubli dans une indifférence quasi-générale. Ce monde est-il devenu à ce point fou et formaté pour ne plus ressentir la vibration de la bonne musique, quelque part dans son coeur étriqué et rabougri ? Je vis une période passionnante en ce moment. Je ne cesse de découvrir des groupes nouveaux et formidables, éblouissants de personnalité et de créativité, imprégnés de la meilleure musique pour en créer une nouvelle, puissante, forte, émouvante.

J'ai plusieurs fois pensé avoir fait le tour de la question. Il me semblait que je n'avais découvert que le meilleur, et que seuls quelques recoins obscurs me procureraient un peu d'excitation, juste assez pour ensoleiller mes prochaines années d'homme, jusqu'à ma tombe. Je me refusai pourtant à tenter de chercher la quintessence, cette gymnastique stérile qui consiste à résumer le Rock à une poignée de groupes et de disques qui auraient tout créer, tout inventer, et auraient été à l'origine de tout, réduisant tous les successeurs à de vulgaires copieurs. Je gardai confiance, et je partis à l'aventure. Et je trouvai de quoi m'enthousiasmer, m'apportant cette joie immense d'écouter un disque miraculeux qui vous pose sur un nuage des semaines durant. Oui, des groupes des années 2010 m'ont procuré ce plaisir, le même que celui de ma découverte du II de Led Zeppelin ou du Live And Dangerous de Thin Lizzy. Mais ce n'est pas un disque par ci par là, mais des dizaines. Je suis fou de joie, excité, prolixe.

Par où commencer ? Par 40 Watt Sun par exemple, par un disque beau à pleurer. Sorti en 2016, il est déjà presque introuvable, ou à des prix prohibitifs. Publié en auto-production, il n'est disponible que sur le site du groupe, et le plus souvent en double album vinyle ! Incroyable est le destin de ce groupe et de son leader, le guitariste et chanteur Patrick Walker. Incroyablement maudit, il faut bien l'avouer. La mélancolie profonde ne fait pas vendre. La mélancolie clichesque, si, lorsque les sentiments, les réactions, les analyses, les fautes et la rédemption au sens chrétien du terme entrent parfaitement dans le cadre ce que la société à coutume de répandre au cinéma, à la télévision….

Patrick Walker est un garçon sensible, imprégné de littérature, de musique et de cinéma, d'une modestie et d'une timidité maladive. C'est seulement par la musique qu'il expie son âme torturée, parfaitement incapable d'expliquer dans ses très rares interviews d'où viennent tous ces tourments. Oh Walker n'expose pas des tracas atroces, des histoires malsaines de viols, de meurtres sordides ou autres joyeusetés glauques tirés d'un scénario de film d'horreur ou de la page faits divers. Non, il évoque des sentiments profondément humains, ceux d'un être parfaitement banal, dans une vie normale, mais dont l'extrême sensibilité ressent au plus profond chaque tracas de l'existence. Sans être misérabiliste, Walker est réaliste, désarmant de justesse et de sincérité. Il analyse avec cette acidité toute britannique une vie grise et ordinaire, voguant au gré des joies et des peines, de l'amour et de ses ruptures. Il explore la solitude, la trahison, la place de l'homme ordinaire dans le vaste monde, cette confrontation à l'immensité, mais aussi l'envie de fuir, de s'évader, de voir plus loin, l'espoir qui se voile derrière la brume du quotidien.

Patrick Walker n'est pas prolixe, mais a produit en vingt ans quatre disques majeurs. Les deux premiers sont issus d'un premier trio du nom de Warning. Noir dessein de Doom-Metal infernal, les thèmes sont aussi âcres que la musique est lourde et obsédante. Malheureusement, Warning n'a ni le look Metal adéquate, ni un nom très original : il doit y avoir un Warning par pays. The Strength To Dream en 1999 et surtout le fantastique Watching From A Distance en 2006 deviennent cultes, distribués puis réédités sur de petits labels de passionnés. Autre inconvénient : Patrick Walker n'aime pas trop tourner, estimant que la scène dégrade sa musique d'une part, et qu'il ne s'y sent absolument pas à l'aise d'autre part. Jouer des heures oui, mais dans son cottage au fin fond de l'Essex. Se mettre à nu en public est décidément une épreuve pour ce poète dont la destinée secrète rappelle celle de Nick Drake au début des années soixante-dix, la dépression et la drogue en moins. Walker est un garçon éminemment modeste, mais au talent immense. Et son humilité est sans doute son plus grand défaut.

Lorsque Warning disparaît à la fin des années 2000, Walker fonde un nouveau trio avec le dernier batteur de Warning : Christian Leitch. William Spong prend la basse, et en 2011, le nouveau trio nommé 40 Watt Sun publie son premier album : The Inside Room. La réputation flatteuse de Warning a précédé le nouveau groupe, et c'est le label international Metal Blade qui signe 40 Watt Sun. Finies les autoproductions, place à une vraie distribution, une vraie promotion. Il semble que ce nouveau groupe soit celui de la consécration. Musicalement, The Inside Room est dans la directe lignée de Warning, avec toutefois un brio tout-à-fait exceptionnel dans les atmosphères. 40 Watt Sun n'est pas simplement Doom-Metal, dans la voie tracée par le premier album de Black Sabbath. Les cinq longs thèmes de près de dix minutes développent des climats riches, intenses, entre lande anglaise et noirceur crasse d'un port écossais. La poésie n'est plus seulement dans les textes, elle se transpose aussi à la musique électrique. Walker tapisse des riffs vrombissants et scintillants d'électricité sauvage, comme des rayons de soleil à travers les nuages gris et blancs de la côte normande, une matière sonore étourdissante. En quelques infimes variations de tonalité, on passe du rire aux larmes, de la lumière à l'obscurité. The Inside Room est la quintessence du Doom-Metal britannique, porté par la voix de Walker. L'homme ne hurle pas, ni ne grogne. Il chante de son timbre profond, chaud et sincère. Son intonation est incroyablement expressive, proche d'une déclamation théâtrale.

Pourtant le miraculeux contrat avec Metal Blade tourne court. Des histoires de droits impayés noircissent le tableau, et 40 Watt Sun met cinq longues années à se défaire de son ancien contrat. Le nouveau disque est déjà prêt, mais ne convient pas à Metal Blade qui veut un disque de Doom électrique. 40 Watt Sun est sommé de revoir sa copie, et Walker entre dans une colère noire. Il se bat contre vents et marées, et y perd des plumes. Finalement, le dit album sombre corps et âme, et une fois libre, Walker se remet au travail avec une page blanche.

Personne ne sait alors pourquoi 40 Watt Sun n'a pas sorti de nouveau disque depuis 2011. Lorsque paraît Wider Than The Sky, le choc est immense. Patrick Walker a troqué sa Gibson Les Paul Studio noire pour une guitare acoustique amplifiée. Comme John Martyn, il jongle entre l'écho de l'acoustique, et la rage de l'électricité, et propose six magnifiques morceaux oscillant autour des dix minutes, avec le somptueux « Stages » de plus de seize minutes. Ce qui est ahurissant, c'est que Patrick Walker n'est pas un soliste de génie, un héritier de Jimi Hendrix. Il est plutôt l'enfant tourmenté de Robin Trower, la virtuosité Blues en moins. Pas que Walker soit un mauvais guitariste, bien au contraire. Son style est inimitable, unique. Mais il n'est pas un bavard. Il n'aime pas se répandre, voler la vedette. Ce qui l'intéresse, c'est la mélodie et le chant. Il aime ses longs morceaux grondant comme les vagues le long des falaises calcaires dans le ciel gris. Il aime la mousse verdoyante sur les toits, les routes noires sous la pluie, le vent qui fait claquer les enseignes des pubs. Il aime être cet homme pensif et solitaire, la pinte à la main pendant que la joie quotidienne s'écoule : la mélancolie, le romantisme, la poésie…. Patrick Walker trouvera un alter-ego en Kimi Karki, guitariste du trio Doom légendaire Reverend Bizarre et actuel leader de Lord Vicar. Les deux sont obsédés par le Folk acoustique Celte, ces mélodies à la fois tristes et enchantées.

« Stages » est un miracle à ce niveau. Seize minutes de divagation pure au bord de la côte, les pieds s'enfonçant dans les galets noirs et ocres. Le vent et les embruns balayent le visage de l'homme rouquin à la barbe fleurie. Sa chemise de travailleur en flanelle bat sous les bourrasques froides de la Manche, les manches pourtant retroussées, comme une pause dans le travail laborieux. « Stages » explose en une lumière blanche grandiose, incandescence froide et miraculeuse.

« Beyond You » est une palette de gris obscur. La pluie ruisselle sur le toit, le vent froid étreint les chairs. Les gouttes tombent du toit comme des larmes. La lande plie sous les bourrasques du large, quelques fleurs violettes viennent briser l'alternance de gris foncé du grès et le vert des herbacées rases. Jamais Patrick Walker ne lâche sa victime. Après huit minutes d'intensité électro-acoustique, il fait retomber le morceau dans une poussière de guitare et de piano acoustique, comme des cendres volant dans le vent, Leitch effleurant ses caisses de ses balais.

« Another Room » est un abysse de cruauté infernal. Le tempo est lourd, lent, obsédant, teinté de cette guitare électro-acoustique. On retrouve le Warning incantatoire avec cette subtilité Folk. Presque douze minutes de procession se dessinent devant nous, et c'est vertigineux. « Pictures » accélère nettement le tempo. Ce qui fait la magie est la ligne vocale, enivrante. C'est un souffle, une expiration de poésie magique.

« Craven Road » revient sur les sentiers terreux de la douleur infinie. On pourrait penser à de l'ennui, mais il n'en est rien. Ces hommes prennent votre coeur et ne vous le rendront qu'à la fin. Le chemin creux, comme dans le Pays de Galles, comme en Normandie. Le chemin de la lâcheté aussi, celui qui surprend, celui qui ne prévient pas. L'amertume est totale, intense, insupportable. Pourtant, on écoute cette déclamation poétique avec une avidité surprenante. C'est qu'elle n'est pas exsangue de poésie et de subtilité. Comme tous les morceaux, il est impossible de stopper la musique. Qu'importe si le même thème se traîne sur d'entières minutes. La voix de Patrick Walker est celle d'un père maladroit, qui aimerait être juste et droit, mais qui n'a que des défauts à révéler. « Craven Road » s'illumine en accords haut perchés, comme un rayon de soleil dans le ciel d'octobre. « Marazion » clôt le disque en douceur, comme si tout n'était que futilité. Mais si vous avez écouté ce disque jusqu'à ce point, vous n'êtes déjà plus tout-à-fait le même.


Il est évident qu'avec pareil disque, 40 Watt Sun ne vise pas la tête des classements de vente d'albums. Mais l'incroyable puissance émotionnelle de cette musique couplée à l'image profondément différente des clichés Metal auraient dû faire du trio de Patrick Walker un OVNI magnifique prompt à rassembler bien des publics. Il n'en sera rien, et 40 Watt Sun demeure une énigme autant qu'un groupe culte pour les amateurs qui ont fait l'expérience. Walker a depuis reformé Warning et tourne à travers les Etats-Unis, profitant de son aura magnétique intacte.

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lundi 11 septembre 2017

JOHN LEE HOOKER 1966

"L'enregistrement a été réalisée sur le vif, tel que le conçoit Hooker : en direct en studio. "

JOHN LEE HOOKER : It Serves You Right To Suffer 1966

Nous sommes à la croisée des Mondes. La musique subit actuellement une mutation inédite, impactant jusqu'à ses racines les plus profondes. L'électronique, les logiciels, les platines sont partout. Ils dominent désormais la totalité de la production musicale actuelle, que ce soit dans les musiques populaires comme dans chez les artistes plus branchés. Les instruments électro-acoustiques sont désormais réduits à une fonction quasi-décorative. Les musiques séculaires du 20ème siècle, Jazz, Soul, Blues, Rock, ne réapparaissent que sous formes de gimmicks grossiers ou de samples piqués sur d'antiques albums vinyles. Les musiciens des années 60-70 sont désormais devenus des reliques de l'Ancien Temps qu'on exhibe pour construire une sorte de continuité artistique qui n'existe pas. Rolling Stones, Paul MacCartney, Neil Young cherchent des successeurs pour passer le témoin, l'héritage, mais il est déjà rangé dans le grenier. Il ne peut pas y avoir de successeur, car le monde de la musique, la manière de la faire et de la consommer ont drastiquement changé. Nous sommes à l'heure du zapping, rien ne s'écoute en profondeur, on se contente d'un refrain à chantonner, puis on passe à un autre. L'album, l'oeuvre musicale n'existent plus. Ce sont désormais des objets de nostalgies, des souvenirs que l'on ravive afin de relever les compteurs. Les rééditions sont achetées par les amateurs désormais sexagénaires et par quelques initiés trentenaires. Les générations suivantes se repaissent d'Electro, de musiques urbaines, sonorités de leur époque, sans se soucier si ces musiques disposent d'une âme. On écoute en club, en soirée, sur son smartphone, d'une oreille distraite.

On ne cherche plus le sens profond d'une musique, ce qu'elle peut véhiculer comme sentiments, quelle corde elle fait vibrer en nous. Elle doit être clinquante et dansante, clichesque pour être facilement assimilable. L'écoute de l'album, assis, concentré dans son canapé, avec le casque haute définition sur les oreilles en décortiquant la pochette est terminée. Notre monde est celui de la consommation, et la Soul, le Jazz, le Rock et le Blues ne sont plus qu'une affaire d'initiés barbants et grisonnants. Si le refrain catchy n'arrive pas au bout d'une minute, on s'ennuie et on zappe.

A quoi bon un disque de Blues en 2017 ? C'est une question quasi-philosophique. Je ne peux me résoudre à ce que cette musique finisse dans les abysses de l'oubli avec une telle puissance émotionnelle en elle. Quelle musique moderne a cette force humaine intrinsèque ? Pas beaucoup assurément. Seul le Stoner-Rock et le Doom-Metal poursuivent à leur manière l'oeuvre magique de la musique ancestrale : véhiculer des émotions, faire ressentir la musique au plus profond de l'auditeur, lui parler, aller chercher en lui ses souvenirs, l'interroger, le faire voyager intérieurement. Y a-t-il encore de la place dans le spectre sonore du 21ème siècle pour la voix et la guitare de John Lee Hooker. Ce poète urbain, analphabète, parfait autodidacte en tout, sut atteindre par sa sincérité le coeur des mélancoliques du monde entier. Il y a toujours quelque chose de nous dans la musique comme dans les textes de John Lee Hooker. Ses constats simples, cinglants comme des coups de ceinture sur la chair noire, ces sentiments humains qui se déchirent sous le joux du quotidien, s'entrechoquent avec les joies brèves et illusoires du sexe et de l'alcool. John Lee Hooker avait un coeur immense, et l'oeil acéré pour repérer la situation qui parle au plus grand nombre.

Au début des années soixante, John Lee Hooker est un vieux routard du Blues. Né en 1917, John Lee a cinquante ans, et déjà plusieurs vies derrière lui. De ce pasteur qui lui enseigna les rudiments de la guitare dans un jukejoint d'une plantation de coton vers Tupelo, dans le Mississippi, jusqu'à ses premiers enregistrements à la fin des années quarante, seul avec sa guitare acoustique et son mocassin battant la mesure sur une planchette de bois. Il grave ses premières chansons, devenues de véritables pierres angulaires du Blues : “Boom Boom”, “Boogie Chillen”…. L'historien-musicologue retient souvent cette période, celle où John Lee joue son Blues de la manière la plus pure et la plus dépouillée, directement en provenance du bayou.

Hooker vit de boulots d'ouvriers, entre deux enregistrements pour des labels foireux et quelques sets dans les clubs noirs américains le week-end. A la fin des années cinquante, il ne se fait plus trop d'illusions sur l'éventualité de percer un jour et devenir un musicien professionnel. C'est au cours de cette période, résidant à Detroit, et travaillant dans les usines automobiles de la ville qu'il se convertit à l'électricité. Il branche sa guitare dans un amplificateur, et fixe une capsule de bière sous sa chaussure pour taper plus fort le rythme.

Le Blues revient à la mode en Europe, grâce à quelques initiés anglais, au début des années soixante. Alexis Korner et Cyril Davies convertissent toute une jeune génération de petits anglais à cette musique noire américaine puissante, qui, couplée à la vivacité du Rock des Beatles, pourrait donner des résultats particulièrement percutants. Ainsi vont apparaître les Rolling Stones, les Pretty Things, les Yardbirds, et puis tout le British Blues Boom. John Lee Hooker, par son jeu électrique percussif, séduit les jeunes anglais, tout comme le Blues de Muddy Waters et d'Howlin Wolf, les deux autres références incontournables. John Lee signe avec la major MCA, et se voit confier un groupe de jeune blanc-becs pour l'accompagner. Il poursuit alors l'électrification de sa musique.

Cela va bien évidemment diviser les amateurs, entre les puristes qui trouvent inconcevables que Hooker puisse jouer sa musique avec un groupe blanc sans la dénaturer. D'autres se réjouissent que le bluesman puisse enfin accéder à un plus large public. Et John Lee en est le premier satisfait. Il se voit accompagner par les meilleurs groupes anglais en Europe : les Groundhogs, les Yardbirds, John Mayall…. Il n'en revient tout simplement pas de soulever un tel enthousiasme, lui qui n'est qu'un modeste musicien de Blues survivant de petits boulots.

Si il me fallait choisir un de ces excellents disques MCA, je choisirais incontestablement Serve You Right To Suffer de 1966. Le son est sublime, l'accompagnement simple et juste. John Lee Hooker est particulièrement mis en valeur : sa guitare est prédominante, sa voix également. David Francis tient la batterie et Milt Hinton la basse. Joseph Barry Galbraith vient seconder toute en discrétion le patron. L'enregistrement a été réalisée sur le vif, tel que le conçoit Hooker : en direct en studio. Une journée suffira, le 23 novembre 1965, pour capter ces huit morceaux à New York. Toute les compositions sont de Hooker, excepté un morceau Soul de Berry Gordy : “Money”.

“Shake It Baby” est un superbe Boogie, au tempo impeccable, sur lequel Hooker montre toute l'étendue de sa maîtrise sur ce genre de morceau. Il écrit ici les tables de la loi du Boogie qui serviront aux Rolling Stones, à Status Quo ou à AC/DC. “Sugar Mama” est une autre merveille, plus lente et amère, qui servira de matériau de base à Rory Gallagher pour son trio Taste. Les Blues lents sont tous sublimes : le poignant “Decoration Day”, “Serve You Right To Suffer”… La reprise de “Money” est trépidante. Totalement déconnectée de sa source Soul Motown, Hooker conserve un trombone, mais en fait un dangereux Blues rageur, s'appropriant avec talent le morceau, lui qui rechignait à jouer les chansons des autres. John Lee ne se sentait jamais plus à l'aise qu'avec ses compositions. Il fallait que la chanson lui parle, qu'elle évoque ses souvenirs afin de pouvoir s'y immerger totalement.


Par la suite, les musiciens psychédéliques américains vont venir lui prêter main forte : Canned Heat en 1970, Steve Miller et Al Kooper en 1971, Van Morrison en 1972. John Lee Hooker va connaître une renaissance populaire au cours des années 80 et 90, reconnaissance tardive mais méritée d'un homme qui sut rendre magique chaque disque avec ses chansons, sa voix et sa guitare inimitable.

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dimanche 3 septembre 2017

REVEREND BIZARRE 2005

"Ce second album va montrer la capacité du trio a accéléré le rythme."

REVEREND BIZARRE : II : Crush The Insects 2005

Le besoin de domination et de puissance de l'homme se traduit sous différentes formes depuis l'enfance. Il commence par l'identification à des super-héros de films ou de dessins animés. Puis il apparaît plus sournoisement par la réaction à l'impossibilité de se faire entendre dans ce monde schizophrène et oppresseur. Ne pas partager l'opinion générale et dominante est le meilleur moyen de vivre durablement ce sentiment angoissant de frustration. Il paraît que cela attise la capacité de l'homme à se dépasser. Je ne partage pas cette maxime libérale, le combat étant souvent perdu d'avance de par l'ampleur de la lutte annoncée face à un système qui ne supporte pas les extravagances allant à l'encontre de ses objectifs politiques et économiques. Toutefois, la rage engendrée fait pousser des fleurs du Mal absolument délectables.

Le Doom-Metal est l'une de ces excroissances diaboliques qui permet à une petite communauté d'amateurs éclairés de survivre dans ce monde navrant. Ecouter du Doom, c'est non seulement ne pas vouloir écouter la musique dominante, mais c'est aussi avoir foi en des principes de composition et d'interprétation qui ont permis au Rock de briller au firmament de la musique depuis cinquante ans. Seule compte la rébellion face au système, et de jouer de la musique sans contingence commerciale d'aucune sorte. Les musiciens y expriment un respect profond pour les grands architectes du Heavy-Metal ancestral : Black Sabbath bien sûr, mais aussi Pentagram, The Obsessed, Saint-Vitus et Witchfinder General.

Lorsqu'apparaît Reverend Bizarre sur la scène métallique au début des années 2000, le trio originaire de Finlande décide de jouer à fond la carte de la communauté d'initiés, non sans un humour grinçant. Formé en 1995, Reverend Bizarre a la volonté de jouer un Doom-Metal directement inspiré des mentors initiaux, sans autre aspiration d'évolution ou d'originalité aucune. Ils n'hésitent pas à parodier certaines pochettes de disques mythiques sur celles de leurs EP et LP : Vincebus Eruptum de Blue Cheer pour la compilation de leurs premières démos Slice Of Doom en 2004, ou la photo intérieure de Paranoid de Black Sabbath sur celle de In The Rectory en 2002. Les références démoniaques sont aussi régulières, les citations du mage Aleister Crowley, inspiration d'Ozzy Osbourne ou Jimmy Page, offrant un univers de choix. Le trio se met en scène dans des cimetières, mais n'hésitent pas à illustrer la pochette de son troisième album de photos d'enfance des trois musiciens. Cet humour à double tranchant plaît au moins autant que la musique du groupe, implacable.

Reverend Bizarre a la capacité de produire des brûlots aux tempi nerveux comme de longues mélopées possédées et lancinantes, imprégnées de riffs pachydermiques. Le guitariste Kimi Karki, alias Peter Vicar est un prince du riff. Il développe avec parcimonie des chorus mesurés, divagations du thème principal créant une montée en puissance lyrique qui fait décoller le morceau vers la stratosphère avant de le faire lourdement retomber dans la poussière.
Après la publication de son premier album en 2002, Reverend Bizarre devient rapidement le leader de la scène Doom de par sa forte identité. Même si la formation joue toujours dans de petites salles, il obtient l'accès aux scènes spécialisées de toute l'Europe, et impressionne par sa capacité à recréer en direct l'incroyable émulsion obscure qui imprègne ses albums. La voix du bassiste-chanteur Sami Hynninen, alias Albert Witchfinder y est pour beaucoup. Plaintive, incantatoire et possédée, elle est puissante et variée, avec beaucoup d'ampleur. Après un EP aussi long qu'un album, Harbinger Of Metal en 2003, et plusieurs split-singles avec divers groupes croisés sur la route, Reverend Bizarre revient avec un second album en 2005 : II : Crush The Insects.

In The Rectory Of Bizarre Reverend avait fortement insisté sur les tempi lourds et lents, ce second album va montrer la capacité du trio a accéléré le rythme, du moins sur la première partie du disque. D'entrée, ils frappent fort avec un premier morceau en forme d'hymne au Doom-Metal : « Doom Over The World ». Démarré comme des coups de semonce, il galope bientôt à travers la forêt épaisse de Finlande et les steppes enneigées. Reverend Bizarre y affirme sa volonté de faire triompher sa musique sur la médiocrité navrante de ce monde merdique. Sentencieux, menaçant, misérabiliste parfois, Reverend Bizarre ne manque pas d'humour, le morceau se terminant en rires alcoolisés au milieu de tintements de bouteilles de bière. Comme si le groupe avait chanté cet hymne au Doom un soir où l'on refait le monde avec les amis autour d'un verre, et que tout semble possible avant que la réalité ne revienne à nous le lendemain matin. Le riff entêtant est une réussite totale, ravageur, massif, obsédant.

Il est suivi par le féroce « The Devil Rides Out », rocher dévalant littéralement la montagne et écrasant tout sur son passage. Le rythme de batterie est heurté, fracas de caisses infernal. Guitare et basse grognent comme des bêtes fulminantes. La voix de Hynninen est magnifique, véritable instrument survolant le tapis de bombes. Conteur maléfique, il dompte la bête qui gronde dans son dos. « Cromwell » est un Heavy-Doom rapide, à la rythmique plus traditionnelle mais encore peu usitée chez Reverend Bizarre.

Après ces trois shoots de speed, le trio revient à ses gammes classiques avec cinq massives stèles de granit Doom oscillant largement autour des dix minutes. Le temps de l'entrain guerrier laisse la place à la noirceur la plus totale. « Slave Of Satan » ouvre le bal avec sa ligne de basse sonnant comme un tocsin distordu. La batterie et la guitare arrivent comme les pas d'un géant de pierres, le Golem faisant trembler le sol. Ce Doom est épique, désespéré, mais profondément addictif, comme une procession malfaisante. La ligne de chant lyrique fait encore une fois beaucoup pour rendre le morceau original. « Council Of Ten » poursuit dans cette même veine, bien que le désespoir ait laissé la place à la menace.
« By This Axe I Rule » début comme un nouveau morceau incantatoire se roulant dans la wah-wah psychédélique avant de s'accélérer brutalement. Il se mue en un voyage épique. Le chorus de guitare est impeccable, court et concis. Puis, le morceau replonge dans les abysses de la procession infernale.

L'album se clôt par « Fucking Wizard », qui deviendra un classique de scène, leur « Black Sabbath » à eux, et dont le riff a d'ailleurs quelques similitudes. Rappelons aussi que Black Sabbath composa un morceau se nommant « The Wizard ». La ligne de chant est proche du spoken-word. Pendant près de sept minutes, l'auditeur vit dans cette atmosphère suffocante, avant que batterie et guitare n'explosent, et que le riff s'accélère violemment. Boogie halluciné, ivre de colère et de fureur, il culmine avec un superbe solo de Karki. La rythmique est très puissante, mordant dans la chair comme un loup affamé.


Avec ce second album, Reverend Bizarre développait de nouveaux horizons pour sa musique. Bien qu'affirmant jouer du True Doom-Metal, soit du Doom-Metal pur et dur, il y a injecté quelques saillies qui apportent un nouveau souffle plus épique à son Heavy-Metal menaçant. Cette dynamique ouvre des portes que le Reverend Etrange va s'empresser de développer à la perfection sur son troisième et dernier album avant de clore sa carrière brutalement, voulant absolument éviter la redondance dans son travail. Voilà une sacrée leçon d'intégrité artistique.

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