mercredi 7 juin 2017

BUDGIE 1971 PART 2

"Budgie est un grondement sourd, une menace sonore créant le malaise, accentué par la voix aigue et maladive de Burke Shelley, comme celle d'un enfant perdu au fond d'une forêt sombre."


BUDGIE : Budgie 1971 

Burke Shelley, Ray Phillips et Tony Bourge se retrouvent donc aux Regent Studios pour mettre sur bande leur première vraie démo, secondés à la console par Rodger Bain et un jeune ingénieur du son, Tom Allom, qui deviendra le producteur attitré d'un autre grand du Heavy-Metal, Judas Priest, au début des années 80. Ce n'est pas la première vraie démo, puisque Budgie avait enregistré quelques pistes au Georges Sharland Studios de Cardiff, mais le résultat n'était pas aussi professionnel que celles avec Rodger Bain. Le séjour de Budgie à Londres va également être l'occasion de faire quelques concerts sur place. Le résultat est maigre, à l'image de ce set dans un petit pub de la capitale, devant à peine une douzaine de personnes. Pourtant, l'audition avec Bain va faire son effet, car parmi ce minuscule public se trouve Dave Howells de la major MCA. Lui aussi est époustouflé par ce qu'il voit, et compare aussitôt Budgie au trio de Joe Walsh, le James Gang. L'énergie de Ray Phillips à la batterie, même devant une poignée de spectateurs, le son de la guitare et de la basse, donne à l'ensemble un charme impie, entre douceur et fureur. Il aborde les trois musiciens, prend un bout de serviette en papier, et leur annonce : « je vais vous rédiger sur le champ un contrat. »

Comme la plupart des groupes de l'époque, Budgie va signer une série de contrats en forme de montage financier. Un contrat d'édition est signé avec Essex Music International, co-propriété de Rodger Bain, et qui a également en son sein les droits de Wishbone Ash et Black Sabbath. Puis, un autre est validé avec Hummingbird Productions, appartenant à Rodger Bain, qui va négocier celui avec MCA. Grâce à cela, une myriade d'intermédiaires va se commissionner au passage sur le dos des groupes, ne leur laissant que des miettes sur les ventes de disques. Ils seront à l'origine de nombreux procès lorsque les groupes découvriront que malgré des ventes conséquentes, ils ne touchent quasiment rien, et que leur producteur s'est acheté une voiture de sport ou une nouvelle maison. Mais l'enthousiasme et la naïveté sont telles chez les jeunes musiciens, trop heureux de signer un contrat et sortir un album, qu'ils vont foncer tête baissée dans le piège. De toute façon, peu auront l'opportunité de pouvoir négocier les pourcentages de droits d'auteur avant de pouvoir enregistrer leur premier disque.

Les contrats signés, rendez-vous est pris pour février 1971 aux Rockfields Studios avec Rodger Bain pour enregistrer le premier album de Budgie. Pour l'heure le groupe se lance dans la recherche de concerts à travers le pays afin de préparer l'arrivée du trente-trois tours dans les bacs. Un premier concert est assuré au Marquee de Londres. Un autre à Nottingham, au Boat Club. Mais alors que le groupe est sur la route pour un de ses tout premiers concerts hors du Pays de Galles, Tony Bourge se tourne vers son roadie, Peter White, et lui demande si il a bien remis la précieuse Gibson ES-345 dans son étui. Moment de flottement, la camionnette s'arrête, et l'on vérifie, pour constater, déçu, que l'instrument n'y est pas. La camionnette est maintenant trop loin de Cardiff pour faire demi-tour et revenir à temps au concert : la prestation est annulée, un crève-coeur pour les musiciens.
C'est également entre fin 1970 et début 1971 que le trio va s'appeler sporadiquement Six Ton Budgie. Le qualificatif de « Six Ton » fut ajouté afin de mieux décrire le son de la musique du groupe, après que des spectateurs leur aient soufflé l'idée. Pourtant ce qualificatif trop évidemment Heavy-Metal n'était pas du goût de Budgie, qui voulait conserver sa liberté artistique.

Finalement, c'est en février 1971 que Budgie rejoint le Rockfield Studio. C'est un ancien corps de ferme transformé en studio d'enregistrement, situé près de Monmouth, dans le sud du Pays de Galles. Rodger Bain est aux manettes, accompagné de l'ingénieur du son Pat Moran. Durant cette même période, Rodger Bain capte le troisième album de Black Sabbath, Masters Of Reality, aux studios Island à Londres. Il partage son temps entre les deux enregistrements, sans la moindre difficulté. Contrairement à ce que les musiciens de Budgie pensaient, Bain n'est pas un producteur avec un air arrogant et un gros cigare. C'est un homme agréable, passionné, qui se met entièrement à la disposition des formations qu'il enregistre. Et c'est une chance pour Budgie, qui ne pouvait rêver mieux comme contexte d'enregistrement. L'ambiance générale en studio est très agréable. Les trois musiciens vivent dans un bungalow de quatre chambres situé à côté du studio. C'est dans le champ juste à côté que sera prise la photo du verso de l'album de Budgie et du cheval galopant autour d'eux.
Le trio effectuera cinq jours de sessions afin de finaliser ce premier album, capté sur un enregistreur huit-pistes. L'enregistrement coûtera au groupe la somme de 450 livres sterling de l'époque. Les musiciens sont impressionnés, un peu perdus au milieu des murs capitonnés du Rockfield Studio. Pourtant, ils ne perdent pas leurs repères de scène. A commencer par Ray Philips, qui ne perd jamais de vue le visage et le pied droit de Burke Shelley, repère autant rythmique que de satisfaction musicale. Budgie est la chose de Shelley, le groupe est sa vision, sa chose. Philips et Bourge en sont deux composantes élues, qui vont contribuer à accoucher de l'idée sonore de Shelley. L'influence musicale de Led Zeppelin est indéniable, en particulier le jeu de batterie de John Bonham. Shelley veut retrouver le souffle de cette batterie, et invite Ray Philips à se propulser dans cette dynamique de force et de groove. Il l'encourage à taper toujours plus fort, mais cela ne sera pas la clé. Jimmy Page expliquera que la profondeur du son de batterie de John Bonham était due au placement des micros dans le studio. Ceux-ci captait le son d'ensemble, avec l'écho naturel de la pièce, afin de conserver la nature organique de l'acoustique des fûts de Bonham. Page, en tant que musicien de studio professionnel savait tout cela, Burke Shelley, sûrement pas.

Pourtant, avec l'aide de Rodger Bain, ils vont produire un son mat, brutal, massif, qui n'aura d'équivalence qu'avec les forgerons de Birmingham : Black Sabbath. Alors que Budgie et Black Sabbath partage le même producteur, aucun n'a eu d'influence sur l'autre, alors ces derniers ont déjà deux albums au compteur, tout deux arrivés en tête des classements internationaux. C'est assez difficile à croire, mais c'est bien la vérité. L'analyse fine des deux musiques est révélatrice. Black Sabbath fut aussi grandement influencé par Led Zeppelin et John Bonham. Tony Iommi, le guitariste, avait pour source d'inspiration le Blues, dont le premier album en est fortement imprégné. Mais il faut aussi rappeler que le son de guitare de Black Sabbath est le résultat d'un accident. Alors Iommi travaille encore comme ouvrier sidérurgique, il effectue ses derniers jours à la presse pour couper les tôles avant de quitter définitivement son emploi et devenir musicien professionnel. Il laisse deux secondes de trop ses doigts sous la presse, qui lui découpe les phalanges du majeur et de l'annulaire de la main droite. C'est un drame, d'autant plus qu'étant gaucher, cette main lui permettait d'appuyer et de tirer les cordes sur le manche. Durant sa convalescence, il se remonte le moral en écoutant le guitariste de Jazz Django Rheinhart, lui-même handicapé de la main suite à un incendie. Iommi se fabrique deux embouts de cuir, et détend l'ensemble de ses cordes pour pouvoir pratiquer facilement les bends, ses effets de cordes tirés assurant la tenue des notes ou le trémolo. Il utilise également une Gibson SG avec des micros ultrasensibles. Le tout passé à travers un mur d'amplificateurs Marshall donne un son grave et saturé, dont même les chorus aux tonalités Jazz semblent hantés. Le batteur Bill Ward compense, tout comme Ray Philips, ses lacunes techniques en frappant comme un dément, pousser par la basse elle aussi très influencée par le Jazz de Terence « Geezer » Butler.

Tony Bourge n'a absolument pas détendu son accordage pour obtenir le son de Tony Iommi. Il a lui-même façonné sa sonorité. D'abord, il a fait l'acquisition d'une guitare électrique demi-caisse, à la sonorité profonde, nécessitant pour être audible d'un équipement en amplificateurs également conséquent. L'influence majeure de Tony Bourge est le Blues, et en particulier Eric Clapton, Peter Green, et Dave Edmunds, dont l'interprétation du « Sabre Dance » de Mussorski laisse pantois les musiciens amateurs. Jimi Hendrix a aussi son apport, dans les accélérations de notes saturées typiques de ses chorus. Burke Shelley est doté d'une voix aigue qu'il tente d'utiliser comme Robert Plant dans les morceaux agressifs, et davantage comme Paul MacCartney sur les morceaux acoustiques. Son jeu de basse est plus ancré dans le rythme, plus profond et massif, ne s'envolant qu'avec parcimonie dans des lignes Jazz-Blues. Shelley a bien compris que dans un trio, ce qui rend la musique lourde et puissante, c'est sa section rythmique campée sur le tempo. Le risque que guitare et basse partent toutes deux en solos simultanés provoquent des dérapages délicats à rattraper. Même les meilleurs, comme le Jimi Hendrix Experience ou Cream se sont plantés avec cette propension du bassiste à vouloir concurrencer le guitariste. Shelley se contente donc avant tout de suivre la ligne mélodique, et de ne pas en déroger afin de maintenir le cap. Ray Philips frappe donc ses fûts, mais avec davantage de groove que Bill Ward, dont l'influence est certes John Bonham, mais aussi Carmine Appice de Vanilla Fudge, formation américaine de Rock symphonique lourd. Ce quatuor de New-York fut la sensation de Londres en 1967 au même titre que Jimi Hendrix. Deep Purple s'en inspirera grandement sur ses trois premiers disques, et ils tourneront aux USA en compagnie de Led Zeppelin. Les deux formations vont à ce point sympathiser que Appice va prêter son matériel à John Bonham, qui va, pour les uniques fois de sa carrière, jouer sur un kit double grosse caisse. Carmine Appice aimait appuyer le tempo au maximum afin d'accentuer la dramaturgie du morceau. Vanilla Fudge s'était spécialisé dans les reprises grandiloquentes de morceaux des Beatles ou de Soul Motown, à l'instar de leur tube : « You Keep Me Hangin' On ». Bill Ward s'inspira de cette logique pour l'appliquer au Blues anglais, appuyant et ralentissant les tempi pour les rendre encore plus mortifères, enfoncer toujours plus profond la douleur du Blues dans la chair de l'auditeur. Ray Philips est un batteur puissant, qui suit le rythme, mais l'appuie de toutes ses forces, persuadé comme beaucoup que la puissance de frappe est la clé.

Black Sabbath va être un cataclysme dans l'univers de la Rock Music. Le son d'outre-tombe, la puissance magnétique de la guitare de Tony Iommi doublée par la voix fantomatique d'Ozzy Osbourne va briser le carcan des groupes de Hard-Rock virtuoses. Face à Led Zeppelin et Deep Purple, Black Sabbath sont de bien piètres techniciens. Mais ils ont ont une sonorité et un univers unique, plus noir et plus sombre que ses frères de Metal lourd. Black Sabbath rend accessible l'excitation musicale du genre, et leurs chansons serviront de terreau fertile à la quasi-totalité du Heavy-Metal à venir. Ils sont l'aboutissement d'une escalade de la violence commencé au milieu des années soixante avec les Yardbirds, et qui atteindra un premier paroxysme avec Cream et Jimi Hendrix. Led Zeppelin donnera une nouvelle estocade, mais Black Sabbath est assurément le groupe le plus méchant. Qui plus est, il est haï par la presse musicale, qui n'en voit qu'une bande de demeurés jouant pour des demeurés sous acide. Le succès commercial de Black Sabbath démontrera que les gamins les adorent et veulent de ce Rock massif et brutal pour conjurer leurs frustrations. Il semble qu'il ne puisse y avoir plus agressif et sans concession que le quatuor de Birmingham. Pourtant, Budgie va être l'autre gang de meurtriers du son.
Le premier album éponyme de Black Sabbath impressionna par son atmosphère de château hanté, à l'image de sa pochette maléfique. Ils poussèrent le Blues dans ses derniers retranchements, avant de le muter frontalement avec le second, Paranoid. Quelques morceaux délicats vinrent estomper un temps soit peu la violence de l'ensemble, mais il ne s'agissait que de quelques respirations pour mieux replonger dans un Heavy-Metal intransigeant. Budgie sera encore plus impitoyable. C'est un torrent de napalm, insondable, gorgé de fureur. La guitare de Tony Bourge vrombit, grésille de saturation. Elle dessine une masse sonore oscillant au gré des coups de boutoir de Ray Philips, aux accords saturés et tendus, parfois à la limite du Punk avant l'heure. Le Blues n'y est pas si évident que sur le premier album de Black Sabbath. Il ne transparaît que dans la sonorité de la guitare. Budgie est déjà loin de l'évidence de cet idiome, bien qu'il y revienne parfois sciemment. Budgie est un grondement sourd, une menace sonore créant le malaise, accentué par la voix aigue et maladive de Burke Shelley, comme celle d'un enfant perdu au fond d'une forêt sombre.

Cette atmosphère lugubre transparaît totalement dès le premier morceau : « Guts ». Le titre lui-même est un choc : les boyaux. Les textes sont une particularité qui participe à la dimension agressive de Budgie. Surréalistes, hyper-violents, ils préfigurent déjà tout le Thrash et le Death avant l'heure. Cet aspect est difficile à expliquer autrement que par la fertilité du cerveau de Burke Shelley. L'extrême violence de la musique se traduit aussi dans les textes, poussant l'auditeur aux confins de la démence. Black Sabbath est un film d'épouvante de la Hammer. On tente de se rassurer en se disant que tout cela n'est que du cinéma. Budgie est la violence crue d'une scène de guerre. C'est la fascinante beauté de l'horreur dans toute sa réalité. « Guts » est un uppercut, mid-tempo, écrasé par une guitare-drone, et une batterie matraquant le tempo poussé par une basse lourde. Shelley semble être abandonné, seul, au bord de la route. Les tripes sont-elles les siennes qui se vrillent de douleur à cause d'une rupture amoureuse, où celles de l'être féminin éparpillées sur le sol par un meurtrier psychopathe ? Difficile de le dire, car Burke Shelley ne transcrit jamais à l'écrit ses paroles, les conservant pieusement en mémoire, et conservant pour lui le sens exact de certains vers que son accent du Pays de Galles rend mystérieux. Bien malheureux seront ceux qui reprendront un morceau de Budgie, devant réécrire certaines lignes sur lesquelles planent un doute. Ainsi, aucune reprise n'aura les mêmes paroles que l'original, voire même aucune reprise de la même chanson n'aura le même texte. On pourrait ainsi dire la même traduction, celle de la langue de Shelley.

Musique violente, paroles obscures, voilà un cocktail démoniaque. Est-ce de lui même dont parle Burke Shelley dans « The Author » ? Ces trois gaillards de Cardiff n'ont pas cette prétention, assurément. Pourtant, il est indéniable que le bassiste a eu une vision, et qu'elle a abouti dès ce premier album. La production sans fard de Rodger Bain accentue ce noir dessein. Il semble que l'homme ait tenu dans ses mains un aboutissement sonore, puisque l'on retrouvera ce son sans concession sur Masters Of Reality de Black Sabbath. Mais c'est Budgie qui en aura la primeur, son album éponyme paraissant au mois de juin 1971, alors que le troisième opus des hommes de Birmingham ne verra le jour que fin juillet. Curieux parallèle que ces deux groupes qui jamais ne se croisèrent ni ne s'inspirèrent mutuellement. Il n'y eut jamais de course à la surenchère sonore, à part peut-être dans la presse spécialisée, qui vit arriver en deux courtes années Led Zeppelin, Grand Funk Railroad, Black Sabbath et Budgie.

Mais ces derniers ne sont pas uniquement de violents garnements. Dès le second morceau, « Everything In My Heart », on découvre l'autre facette de Budgie : la délicatesse. Elle est quasi-exclusivement l'oeuvre de Burke Shelley. L'ensemble des morceaux sont signés à trois, et le processus est souvent commun : Shelley et Bourge improvise quelques accords dans la salle de répétition, sur lesquels Ray Phillips y ajoute un rythme de batterie. Pour les douceurs acoustiques comme « Everything In My Heart », il s'agit de création de Shelley. Ce dernier aime à composer pour lui de belles ballades inspirées du Folk anglais, aux paroles délicates, mais qu'il préfère dans un premier temps garder pour lui. Lorsque Phillips l'entend en jouer une, il le convainc de l'enregistrer sur le premier disque, comme un intermède doux entre deux tornades soniques. Mais contrairement à Black Sabbath, ce ne sont pas de simples intermèdes acoustiques, mais de vraies chansons. Certaines vont parfois fusionner avec une seconde partie électrique. Mais pour l'heure, Shelley se contente de deux ébauches de morceaux : « Everything In My Heart » et « You And I ». Cette seconde chanson est déjà dotée de la beauté fragile dont se pare la musique acoustique de Budgie. Elle est empreinte d'une grande mélancolie, et teintée de doute et de rêve d'adolescent mal dans sa peau.
« The Author » est une première expérience d'alternance de douceur et de violence. Des arpèges de guitare électrique doublée d'acoustique installe un climat de calme avant la tempête. Un riff vrombit, ponctuant les couplets. On retrouve ce son sale, overdrivé, tonnant comme un orage au loin. Puis le morceau s'emballe. Phillips frappe un rythme heurté, presque tribal, pendant que Bourge râcle le bois de Gibson en un riff incantatoire. La poésie de l'auteur en question semble maudite, possédée par un démon intérieur.
« Nude Desintegrating Parachutist Woman » est le parfait exemple des titres de chanson aussi fascinant que farfelu de Budgie. Le morceau débute en arrivant dans l'air sur la pointe des pieds avant de rugir violemment. Morceau mid-tempo, entêtant, violent, les trois musiciens déverse une cascade de riffs et rythmes d'acier. L'air est saturé de puissance. Durant huit minutes et quarante secondes, Budgie enfonce le crâne de l'auditeur, puis l'emporte dans une accélération enivrante, comme pris dans une spirale démoniaque. Tony Bourge fait tournoyer ses chorus, dont certains flirtent avec le Jazz.

« Rape Of The Locks » débute comme un solo de guitare furieux achevant un concert, aux accents presque Free. Puis, Tony Bourge gratte un Boogie hanté, suivi de ses deux compères. Massif, sans concession, c'est un morceau rapide, bien brisé par une nouvelle accélération furieuse pour le solo de guitare, Boogie effréné comme une course folle. Puis Tony Bourge fait ronfler un riff violent, rageur, héroïque, avant que le morceau ne revienne à son thème initial.
« All Night Petrol » est un morceau sale, le riff perdu résonnant dans le lointain. Obsédant malgré sa relative linéarité, il brille par un solo magique de Tony Bourge, injectant un venin malsain dans les veines de l'auditeur. Un climat désespéré et mortifère s'installe, soutenu par la basse très en avant et squelettique de Burke Shelley.
L'album se clôt sur le grand sommet : « Homicidal Suicidal ». Le riff est un étendard, arrogant et puissant. Shelley pousse ses cordes vocales pour évoquer son histoire de perdant sur fond de meurtres et de désespoir. Ray Phillips tient un rythme massif, que les trois s'empressent de culbuter sur un pont rendant l'atmosphère un peu plus irrespirable. Alternant changement de climats, chorus de guitare, Budgie revient toujours à ce riff terrifiant, déjà bien loin du Hard-Rock classique de son époque pour évoquer le Doom-Metal du début des années 80. Soundgarden en fera une reprise au début des années 90, démontrant l'impact de ce premier album jusque sur la Côte Ouest des Etats-Unis, dans la grisaille de Seattle. « Homicidal Suicidal développe déjà toutes les qualités du Budgie des premiers albums : basse abrupte, guitare rauque et furieuse, batterie lourde et matraquée, le coeur sortant de la poitrine sous les coups de double grosse caisse.

Le disque est orné d'une pochette dessiné par David Sparling, qui représente le « Budgieman » sur un cheval. Elle débute une série de pochettes de disques, d'affiches et d'objets promotionnels ornés de ce personnage dans des situations, des costumes, des époques et des apparences fort variés, contribuant à l'univers magique de Budgie. Cette trouvaille visuelle fera date. Elle inspirera un autre tout aussi mythique, le fameux zombie Eddie, qui ornera de la même manière tous les objets du groupe Iron Maiden, dont le leader, Steve Harris est un fan proclamé du trio gallois. Sur ce premier album, le « Budgieman » a encore l'apparence d'une perruche. Il se muera parfois en oiseau plus agressif, proche de l'oiseau de proie.
La presse musicale accueille ce disque favorablement lorsqu'elle l'évoque bien sûr, mais la presse spécialisée reste coi devant la violence du disque, au-delà de tout ce qui a été entendu jusque-là. Néanmoins, Budgie ne fait pas l'objet des critiques acerbes qui accompagnèrent les albums de Black Sabbath ou Grand Funk Railroad, juste jugés inaudibles. Budgie conserve le respect des formations spécialisées vivant dans l'underground musical, et ne subit pas le courroux et la jalousie exacerbée des formations qui dominent les classements musicaux nationaux. Le groupe part en tournée en Grande-Bretagne : quatre dates sont programmées en première partie du groupe d'Afrobeat Osibisa, puis ils tente quelques incursions dans d'autres pays européens, leurs premières hors de Grande-Bretagne. La première expérience aura lieu en Allemagne en juin et juillet 1971 pour trois semaines, dont une série de concerts dans un club de Munich, à raison de six sets d'une demi-heure par soir. Ce rythme aussi frustrant qu'éreintant devait être le point de départ d'une vraie tournée européenne qui n'aura pas lieu. Néanmoins, à Munich, les trois musiciens sont témoins du racisme de certains soldats américains postés en Allemagne, première expérience de la réalité du monde hors du Pays de Galles. Budgie revient en Grande-Bretagne pour deux dates en juillet et août, avant de jouer deux dates en France début septembre : le Malaval Pop, Folk et Jazz Festival de Bourgs-En-Bresse, et le Gibus Club à Paris. Le trio bénéficie du soutien de Radio Luxembourg, qui diffuse le disque sur ses ondes captées en France, en Allemagne, en Belgique et dans le duché même.

Un morceau supplémentaire est capté durant les sessions de ce premier disque, et qui fera l'objet du premier quarante-cinq tours du trio : « Crash Course In Brain Surgery ». Morceau court, rapide, tendu, aux paroles gores, il deviendra l'un des grands étendards de Budgie, repris notamment par Metallica en 1987 sur un EP devenu culte, « Garage Days Re-Revisited», puis un album de 1998 : « Garage Inc », vendu à cinq millions d'exemplaires. Cette reconnaissance aussi inattendue que justifiée assurera des revenus plaisants aux trois musiciens de Budgie, eux qui ne connaîtront pas la fortune du temps de leur existence.

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